daniel viguier plasticien audiovisuel


1. Que la  vision du cinéma soit un rythme, c'est à dire un mouvement lié à l'absence...

DILATER, projeter, élargir l'image humaine. Analyser, définir, inventorier, structurer, délimiter, remplir le vide de l'INCONNU de fracas, de résonances, de bavardages. Occuper la TOTALITE du monde, y retrouver l'image rassurante de sa propre figure. Peindre LA CHAPELLE SIXTINE. Remplir le néant blanc de la toile, du mur ou de la page, imiter, copier, être DIEU, démiurge, génie créateur. Affirmer la souveraineté du moi et réduire à jamais sous la certitude de la « VERITE », l'incertitude fondamentale, l'inconnu, le vide, le rien incernable, insoupçonnable exil tendu vers l'accomplissement de l'origine.
Recouvrir tous les vides, digérer un à un les pans de néant, étouffer sous les transpirations besogneuses des intellectualismes fébriles les cris en creux des angoisses parallèles, assourdir les étranges crissements que font les mains nues dans la neige obscure. Résorber au plus profond de l'anthropomorphisme servile la moindre molécule d'infini. Et en deçà et au-delà du rien, dresser l'orgueilleuse dialectique des miroirs narcissiques. Tout ramener aux dimensions des structures mentales. Et en deçà et au delà, reconnaître, SE RECONNAITRE, hypertrophier la petite sentimentalité des lieux communs, dégrafer la romanesque objectivité des états d'âme, déshabiller l'usage des faits, replier sur l'égo seul les valeurs de mimesis, déplier l'inconscient. Ne plus voir enfin dans la fragile perspective des miroirs hyperboliques que la courbure sublimée de son propre moi intime.
Puis faire avec Rimbaud un mauvais « REVE » « On a faim dans la chambrée C'est vrai... Emanations, explosions, Un génie : je suis le gruyère ! Lefebvre : Keller ! Le génie : Je suis le Brie ! Les soldats coupent sur leur pain : C'est la vie ! Le génie : -Je suis le Roquefort -Ca s'ra not' mort ! -Je suis le gruyère Et le Brie...etc ».
Puis le vide à nouveau des rafales de néant sous les pieds fissurés. Des cris en creux. Puis avec DADA avoir le «…dégoût de la prétention de ces artistes représentants de dieu sur terre ... », découdre les crispations mentales, effilocher la trame des réalités cataloguées et dévoiler le « sans sens » de la nature, celle qui ne renvoie plus l'image de l'homme, celle qui n'est plus soumise aux codifications spongieuses des mastications cérébrales. Interrompre la grotesque REPRESENTATION.
Puis éclater de rire. Trépigner, trépider, tonitruer se faire un MOI caisse de résonance y agiter les grelots du cosmos, danser et battre tambour sur la peau des mots.
KARAWANE
jolifanto bambla ô falli bambla grossiga m'pfa habla horem egiga goramen19 higo bliko russula huju hollaka hollala anlogo bung blago bung blago bung bosso fataka ü üü ü schampa wulla wussa olobo jej tatta gôrem eschnige zunbada wulubu ssubudu uluw ssududu tumba ba-umf kusagauma ba – umf (1917) Hugo Ball
Faire, ne pas faire, laisser faire, laisser être, saisir le rythme, « car au sens le plus général la vie est un rythme, une succession, une alternance, une palpitation continuelle d'être et de non-être, de présence et d'absence, une respiration pure où succède à l'existence de l'inspiration, le vide de l'expiration » (Roger Gilbert-Lecomte). 
Contempler, enregistrer, filmer. « Que la vision du cinéma soit un rythme, c'est à dire un mouvement lié à l'absence » (Roger Gilbert-Lecomte). L'absence qui révèle, qui fait le contraste et qui laisse la place à la parution de ce qui EST.
Ce qui EST
c'est la transparence étincelante
l'étrange géométrie de l'oiseau infini
la lumière
l'éclat
le ciel
c'est la graphie d'un cri
sur l'épaisseur du vivre
la noire incision
et la stricte opacité du vide
la profonde matité
le geste
la terre
c'est au bout des nerfs
l'extrême pointe de l'élan
là où la réalité n'a plus de centre de gravité.
Daniel Viguier (revue "Erres" 1980)

2. A propos de la peinture de Serge Saunière

On sait la pesanteur des nuages toujours légère, le ciel immense toujours au-dessus et la lumière incidente sur la peau du monde. On sait connaître, reconnaître, signifier, nommer et se reconnaître.
Devant une toile de Serge Saunière vous apercevez une forme sombre en apesanteur, effilochée de gris jusqu'au vide. Un vide griffé de traits indécis à peine esquissés. Vous cherchez à vous repérer, poser un pied sur un sol, vous appuyer contre une paroi, peut-être humide, essuyer une goutte d'eau, retenir un souffle dans le mouvement d'un arbre échevelé.
Tout est là bien présent mais rien n'est possible. Vous ne pouvez nommer, identifier, vous projeter avec certitude. Les identités et les mots qui les portent tombent comme de vieilles peaux craquelées. Sans véritable repère ni reconnaissance les formes ne sont plus ce qu'elles semblent être. Entre ce qui est et ce qui n'est plus, ce qui est parce que autre, s'ouvre un espace infime où les contrastes, les lumières, les transparences, les matières, les mouvements... articulent des forces antagonistes, des harmonies contrariées, des pleins et des vides imbriqués, des résonances entrelacées..., le rythme de l'unité fragmentaire.
Dans l'écart resserré de ces articulations tendues vers un équilibre extrême mais toujours vacillant, se joue le paroxysme d'une fusion en devenir. Infiniment étroit, l'écart est difficile. Une forme trop forte, une nuance insuffisante, une harmonie parfaite, une dissonance écrasante et plus rien ne vibre. Le trop et le pas assez referment l'espace interstitiel et figent les dynamiques. Ils maçonnent la prosaïque évidence dont le réel est déjà plein. De cet écart persistant, entre césure et lien, au plus près de «l'unité déchirée » dont parle Maurice Blanchot, dépend l'émotion. Une émotion qui ne doit rien au « moi » de l'artiste (simple caisse de résonance), encore moins au substrat sentimentalo-psycho-socio-métaphysico-conceptuel dont se régale l'art contemporain.
Nul discours, nulle théorie, nulle métaphysique n'encombre ici. L'oeuvre se suffit.
« Ce qui compte – écrit Maurice Blanchot dans L'espace littéraire – ce n'est pas l'artiste, ni les états d'âme de l'artiste, ni la proche apparence de l'homme, ni le travail, ni toutes les valeurs sur lesquelles s'ouvraient jadis l'au-delà du monde, c'est une recherche cependant précise, rigoureuse, qui veut s'accomplir dans une œuvre qui SOIT et rien de plus » 
Telle est la peinture de Serge Saunière. Décapée de tout, radicalement concrète. L'émotion qu'elle suscite vient des profondeurs du monde. Son temps est celui des origines. L'éprouver c'est fouler les territoires premiers du « sans sens de la nature » (Tristan Tzara). C'est faire le « pas d'après » (Kostas Axelos). Celui qui coïncide avec une certaine de(a)nsité de l'Etre.
Daniel Viguier (Monographie de Serge Saunière, à paraître)


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